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Un Prince singulier

Un Prince singulier

 


 

En ce temps-là, dans la Province, un prince vivait en despote.

Petit-fils de drapier, il avait hérité de ses grand-père et père un titre gagné avec force tricheries et complots. Mais aussi, il reçut d’eux de nombreux biens qu’il avait le devoir de faire fructifier.

Sans être avare, il vivait chichement. Dans son palais, il ne donnait ni festin ni grandes fêtes. La plupart du temps, il se contentait de dîner seul d’un brouet clair rarement égayé de viande et de pain bis. Les seuls compagnons de ces repas lugubres étaient ses trois lévriers, dormant généralement à ses pieds. Lorsque parfois il voulait s’offrir un luxe, il faisait venir de ses vergers des pommes rouges et juteuses ou des oranges dont le parfum l’enivrait. Cependant, par ses origines, il avait le goût des belles étoffes, on ne le trompait pas sur un damassé ou sur la qualité d’un lin. L’hiver, il portait une longue cape de velours épais sur une chemise blanche immaculée et l’été une tunique courte découvrant des chausses sans aucun apparat, pendant que les nobliaux de la Province se paraient d’or et de pierreries, de dentelles compliquées, de rubans colorés, de passementerie, de franges et de galons. .

En ce temps, comme de tout temps, le pouvoir se jugeait à l’aune de la richesse. Pour déployer sa puissance, seul gage de sa sécurité, le Prince décida de financer généreusement les arts et les sciences. Il devint mécène. Car il était esthète et l'art avait, pour lui, valeur essentielle. Il fit venir des quatre coins de l’Europe toutes sortes d’artistes et de savants. Parmi eux, les meilleurs de leur époque, mais aussi les pires.

Des armées entières de peintres, de sculpteurs, d’astronomes, de géomètres, quelques spéculateurs, quelques escrocs et quelques fous se bousculèrent aux portes de la Province. C’était à qui construirait le palais le plus extravagant, peindrait la toile la plus originale, sculpterait la plus insolite des statues… Jamais, dans l’Histoire, églises plus hautes ne furent bâties ni plus richement décorées, c’étaient des débauches de peintures saintes, de dorures, de fresques gigantesques. Les dômes toujours plus colossaux relevaient d’une architecture audacieuse et parfois bancale. Combien furent réellement achevés, combien encore s’effondrèrent-ils pour cause de mauvais calculs d’architectes de bazar ?

C’était un temps où les inventions et les théories géniales ou insensées avaient libre cours. En peu de mots, régnait un désordre dans la plus joyeuse des créativités.

 

Pendant ce temps, le peuple peinait, comme c’est son lot sous le règne des despotes. Car pour payer les artistes et savants de tout poil, le Prince l’écrasait sous les taxes. Les petites gens, par les impôts accablants, finançaient les élucubrations du souverain, en silence.

 

Veuf depuis de nombreuses années, le Prince vivait avec sa fille, une jeune femme capricieuse à qui il ne refusait rien. Plus elle grandissait plus elle était exigeante et excentrique. Et, par amour, ce père si austère obéissait à toutes ses exigences. Elle menait une vie de débauche et de luxe, de crimes et d’abominations. Dans toute la Province, on la nommait « l’Ogresse », car, si elle ne les dévorait pas, elle faisait enlever des enfants parmi les familles les plus pauvres afin d’assouvir ses appétits lors d’orgies et de messes noires. Que devenaient-ils ? Nul ne les revoyait une fois qu’ils avaient franchi le seuil de son château. Elle était crainte et haïe de tous.

 

À plusieurs reprises, le Prince avait échappé à un attentat fomenté par ses ennemis, et il en avait. Selon lui, il bénéficiait d’une protection divine et rien ne pouvait lui arriver. Il décida que son bon peuple avait droit à un lieu de recueillement et de prière entièrement consacré à sa personne. C’est pourquoi il entreprit de faire construire un temple à son nom, dans lequel trônerait une statue à son effigie devant laquelle on pouvait prier. Il s’imaginait en césar, une couronne de laurier sur sa vénérable chevelure. Il fit venir les meilleurs architectes et les sculpteurs les plus renommés et ordonna le début des travaux.

Hélas, le chantier avançait peu, et l’argent vint à manquer pour terminer les coûteux travaux. Alors, le Prince décida de lever un nouvel impôt. Petit-fils de négociant, le Prince gérait sa province en boutiquier. Comme l’avaient fait avant lui ses grand-père et père, il établissait tous les actes lui-même, quels qu’ils soient. Il savait au sou près l’état de ses finances et tenait les cordons de la bourse d’une main d’acier. Il décréta donc qu’il allait établir lui-même l’édit devant promulguer le nouvel impôt dit « Taxe à la gloire du Prince ». La nouvelle instilla la colère dans le cœur de la population déjà exaspérée.

 

Le Prince fit appeler son plus proche conseiller afin qu’il l’assiste dans l’établissement de ce nouvel édit. Il s’installa à son pupitre et s’attela à sa tâche. Trempant une plume bien taillée dans le liquide fluide de son auguste encrier, il commença à transcrire d’une écriture appliquée l’ordonnance par laquelle il allait saigner à blanc ses sujets.

 

Une fois sa besogne achevée, loin dans la soirée, il soupira d’aise et appliqua un large buvard sur son texte avec satisfaction. « Ils me remercieront lorsqu’ils viendront se recueillir dans mon temple », dit-il à son conseiller. Le Prince prit le parchemin à deux mains afin de relire ses écrits. Il l’approcha d’une lampe qui brûlait près de son pupitre. Une chose étrange lui sauta aux yeux sans qu’il pût, à première vue, en déterminer l’origine. Il grimaça de cette contrariété et rapprocha encore un peu le texte de la lumière. Et là il se rendit compte d’une chose insolite : dans tout le texte, de la date jusqu’à la signature, il manquait les S ! Il relut à maintes reprises pour vérifier qu’il ne faisait pas erreur. Non ! Il n’y avait aucune méprise, les S sans exception, majuscules ou minuscules avaient TOUS disparu. Pas seulement ceux qui marquaient le pluriel, tous ! Cela conférait au texte un air bancal presque comique, en tous les cas ridicule. Il se frotta les yeux comme pour chasser une illusion, mais rien n’y fit, les S avaient bel et bien déserté la feuille de parchemin. Le Prince fit constater pas son conseiller l’étrange prodige. Celui-ci ne se démonta pas. « Votre Altesse, répondit-il, il ne vous reste plus qu’à recommencer ! » Et le Prince recommença, il réécrivit son ordonnance. Une fois, deux fois, trois fois, il y passa la nuit et toute la matinée du lendemain, à chaque fois la même chose curieuse se produisait : les S disparaissaient. Pas les A, pas les L, pas les E, non, à chaque fois c’était les S. Le Prince passa plusieurs jours enfermé dans sa chambre, sans boire ni manger, seul avec plusieurs parchemins et son encrier. Rien n’y fit, les S ne sortaient plus de sa plume.

 

La rumeur se répandit à la vitesse de l’éclair dans le ciel. D’une maison à l’autre, du plus dépravé des estaminets à la plus sévère des églises : le Prince était atteint d’un mal étrange. Sa fille, la personne la plus honnie de la Province en fit la première les frais.

On la railla, « l’Ogresse » perdit ses deux S, les chansonniers firent permuter les lettres de son surnom et remplacèrent le E final par un T et Ogresse devint Goret. Sur les places de village, lorsque les théâtres de rue donnaient leurs représentations, on pouvait à présent applaudir un nouveau personnage grotesque à l’apparence d’une truie grasse et immonde qui faisait se tordre de rire le public : Dame Goret.

 

Évidemment, la chose arriva aux oreilles de la princesse. Celle-ci rendue déjà à moitié folle par les abus en tous genres, perdit pour le coup totalement la raison. Se croyant réellement devenue une truie, elle alla s’installer dans une porcherie. Une nuit de beuverie, un de ses comparses, ivre mort, la confondit avec un verrat et l’éventra avec son épée puis, avec les nobliaux dépravés, ils la saignèrent. Des villageois mirent le feu à son château pour faire disparaître à jamais le souvenir de Goret l’ogresse monstrueuse.

 

Le Prince, lui, tomba gravement malade. Il dut s’aliter. La mort de cette fille qu’il chérissait et le curieux mal dont il souffrait le firent tomber dans une étrange langueur que les médecins avaient peine à comprendre. Les S le hantaient, ils le poursuivaient la nuit dans ses rêves sous la forme de reptiles hideux cherchant à le dévorer. Ils glissaient silencieusement autour de lui, ouvrant des gueules monstrueuses prêtes à mordre. Dans ses moments de lucidité, le Prince commanda à de nombreux peintres de figurer des œuvres représentant des S. Ainsi, dans sa chambre qu’il ne quittait plus guère dorénavant, une multitude de tableaux de toutes tailles recouvraient les murs. Un seul motif décliné mille fois : S.

 

Au pied de son lit, il avait fait poser une sculpture gigantesque : un demi-cercle supérieur tourné vers la droite surmontant le même demi-cercle, lui-même tourné vers la gauche : un S superbe.

 

Tout le jour, le Prince regardait cette maudite lettre comme si elle allait lui délivrer un message divin, il scrutait ses courbes comme il aurait admiré une croupe féminine.

 

Il allait de plus en plus mal, c'était manifeste. Pas une nuit sans cauchemar, pas un jour sans une fièvre délirante. Une nuit pourtant, alors que tout dormait dans le palais, il se réveilla en sursaut comme il en avait l'habitude désormais. Il regarda la sculpture au pied de laquelle, sur ses ordres, une lampe brûlait toute la nuit, soudain, tout lui parût clair, une sorte d'illumination traversa son esprit malade : le demi-cercle supérieur et le demi-cercle inférieur de la lettre s'embrassèrent pour former un cercle parfait, un O. Comme le S est la lettre de l'abondance, de la richesse, du pluriel, O est la lettre de l'union, du partage, elle englobe la totalité des êtres. Celui qui ne sait pas se servir de la lettre O, reste pour toujours en exil du S. Le Prince eut un râle dont on ne sut s'il était de bonheur ou de souffrance, et rendit l'âme.

Et il en est ainsi ici-bas, de la vie comme de l'écriture.

 


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Portrait de MiKla
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Salon - les lettres

Je ne sais pas si vous vous souvenez, mais au salon on avait parlé de textes parlant des lettres, ben voilà, je savais que j'en avais un quelque part. Peut-être que vous l'avez lu, mias je l'ai retravaillé depuis...

MiKla

JMD
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Tu sais quoi ?

Je crois très sincèrement que ce texte mérite bien mieux que sa forme actuelle. L'idée est du tonnerre ! Je me demande si le plus simple ne serais pas de repartir de rien : page blanche, sans même avoir l'autre texte sous les yeux, juste en tête.

Portrait de MiKla
Contributions:
Pffff !

Incapable de faire ça didon !

C'est moi ou ça dort sérieux ici ?Langue tirée

MiKla

JMD
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Mmmmm ?

Pas si fort ! Hi hi !

(Je ne sais pas si tu as remarqué, mais ça dort partout ! )

Portrait de Catplume
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si

c'est la meilleure idée ! garder l'excellente idée et réécrire de mémoire en accentuant le côté conte

 

Portrait de MiKla
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Arghhh...

J'y arriverai jamais !

MiKla

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O oooh!

Voilà, revenue lire. ( pbs de zieux fatigués...mouiii va me falloir des lunettes non stop, mmmouii)

Je trainais un peu à "entrer" dans le récit et puis une fois qu'on est dans l'histoire de lettres, on est captivé, enfin , moi je le suis ! On est même bouleversé.

Alléger un peu le début du texte ?

Laure

Portrait de MiKla
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Ca oui, je peux essayer...

Ca oui, je peux essayer...

MiKla

JMD
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Tu vois ça dans la rubrique

Tu vois ça dans la rubrique "j'écris" ou une autre ?

Portrait de MiKla
Contributions:
On avait vaguement parlé

On avait vaguement parlé d'une rubrique "Lettres" il me semble.

MiKla

JMD
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Pas que je me souvienne, mais

Pas que je me souvienne, mais c'est une bonne idée  ! Je la crée.

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