La maison d'Hannah
V2
Lorsque la vieille Hannah Stern est morte au 9/11 rue Leib Yaffé, sur la route de Bethléem, ça n’a pas fait la une des journaux. On a fermé sa maison, les herbes ont envahi le jardin et le citronnier est resté lourd de fruits sans que personne vienne soulager ses branches.
Hanna avait vécu dans cette petite rue tranquille, un peu en dehors de la fureur de Jérusalem, pendant plus de cinquante ans. Seule, avec pour compagnie les chats des rues. Elle en était persuadée : un quart de la population mondiale des chats vivait à Jérusalem, et 10 % de ce quart dans sa propre rue. Elle les nourrissait de pain mouillé et d’épluchures de légumes. Il faut croire que les chats s’en contentaient, voire qu’ils aimaient ça, puisqu’ils étaient chaque jour au rendez-vous. Les matous n’étaient ni reconnaissants, ni affectueux, mais un peu craintifs et surtout indifférents. Les chats de Jérusalem ont le cuir dur, car y survivre tient du miracle. Pas un n’arbore un œil crevé, une patte folle. Ils évoluent dans une jungle urbaine, un monde parallèle à la ville. Hannah ne demandait aucune affection en retour de ses soins, elle aimait juste les observer dans leurs activités quotidiennes : dormir et manger. Elle les trouvait beaux, lorsqu’ils sautaient de muret en muret, ou attendrissants, étalés comme des crêpes molles aux heures les plus chaudes de l’été. Hormis les chats, Hannah ne fréquentait personne, pas même le rabbin de la synagogue située en haut de la rue. Elle le trouvait sage, certes, mais un peu étroit d’esprit et plein de principes, trop à son goût. Hannah n’avait jamais aimé les gens trop sûrs ou trop convaincus : « Il faut savoir laisser la place au doute », disait-elle aux chats du quartier, ses seuls interlocuteurs. Ils ne répondaient pas, mais leurs yeux lui renvoyaient un silence approbateur.
Lorsqu’elle a été mise en terre, il n’y a eu personne pour dire le kaddish, mais juste quelques voisines en quête d’une mitsva. Le notaire à qui elle avait confié son bien, sa chère maison de Jérusalem, avait été en peine de lui trouver un héritier. Au bout de quelques semaines de recherches, l’homme de loi – Moshé Lévy — lui découvrit un petit-neveu installé du côté de Césarée. Après de nombreux coups de fil infructueux, il réussit enfin à parler à Jérémy Epelbaum, médecin de son état et légataire des biens d’Hannah.
—Shalom monsieur Epelbaum, je me présente : Moshé Lévy, notaire de votre grand-tante Mme Stern…
— Shalom, je ne comprends pas bien, pouvez-vous articuler, la ligne n’est pas bonne…
— Je suis le no-taire d’Han-nah Sterrr-n.
— Hannah Stern ? Je ne connais aucune Hannah Stern !
— Vous n’êtes pas Jérémy Epelbaum ?
— Si, je suis le docteur Epelbaum, mais vous, qui êtes-vous ?
Le notaire s’impatientait :
— Votre grand-tante Stern !
Il y eut un court silence et le docteur de Césarée repris :
— Stern…, Stern… ça me dit quelque chose… le nom de jeune fille de ma grand-mère était Stern.
— Précisément, je vous parle de la sœur de votre grand-mère, Hannah…
— Aaahhh ! Hannah ! Comment va la vieille Hannah ? Je la croyais morte depuis des lustres…
— Précisément…, pas depuis des lustres, non, mais depuis près d’un mois.
— Quelle mauvaise nouvelle vous m’apportez là ! Mais au fond, qu’y puis-je ? Et vous, monsieur, que puis-je pour vous ?
Le notaire, homme pieux mais néanmoins notaire, tirait nerveusement sur ses papillotes. « Césarée, ça n’est pourtant pas le bout du monde et j’ai l’impression que nous ne parlons pas la même langue, se dit-il. »
— Vous, vous ne pouvez rien pour moi, mais moi je vous appelle parce que vous êtes son unique héritier.
— Héritier ? demanda le docteur Epelbaum qui écoutait à présent plus attentivement.
— Oui, madame Stern est morte sans descendance et vous demeurez seul de sa lignée. Je dois vous faire part de la liste de ses biens et en particulier je dois vous remettre les clefs de sa maison de Jérusalem.
Il y eut un blanc du côté de Césarée. Le petit-neveu semblait accuser la nouvelle.
— Vous voulez parler de la sa vieille baraque sur la route de Ramat Rahel ?
— Très précisément.
— Je me souviens y être allé lorsque j’étais enfant, la bicoque ne vaut pas un clou.
— Peut-être, mais vous en êtes l’héritier, et puis vous savez au prix du mètre carré à Jérusalem, vous pourriez en tirer un bon pactole. Je vous propose de venir à mon étude, Jaffa street. Le plus tôt sera le mieux.
— Je vais prendre mes dispositions…
Avant de prendre la route vers Jérusalem, Jérémy Epelbaum étudia le plan de la ville, ou pouvait donc bien se nicher cette rue Leib Yaffé ?
Il gara sa vieille Mercedes devant le numéro 9/11. La rue était joyeuse, bordée de palmiers, d’amandiers et d’oliviers, et les pierres des maisons d’un beige clair renvoyaient au docteur Epelbaum la lumière de ce matin de printemps. Dans le jardin d’Hannah, quelques chats erraient à la recherche de leur pitance et un colibri suçotait l’intérieur d’une fleur rouge. Lorsqu’il pénétra dans la maison, Jérémy fut pris d’un vertige. Non pas un de ces étourdissements qu’engendrent la chaleur ou la mauvaise digestion, non, c’était autre chose.
Il avait mal connu sa grand-mère, Myriam Epelbaum née Stern, même si sa mère lui avait partiellement raconté son histoire. 1939, l’Allemagne nazie, le départ précipité de la famille Stern pour New York - les parents et leurs deux filles -, puis second départ, pour la terre promise celui-ci. Les deux sœurs Stern avaient respectivement dix et huit ans le jour de leur arrivée dans le port de Haïfa. Tout ce qui concernait le reste de leur vie de sœurs, il n’en savait pas grand-chose, sauf qu’elles s’étaient fâchées, pour une raison inconnue, le jour même où il était venu rendre visite, avec sa grand-mère, à Hannah rue Leib Yaffé. Les murs étaient blanc immaculé, rien d’étonnant dans ce pays chaud. Dans la pièce principale, aucun meuble en dehors d’un lit de camp collé à un radiateur et d’une chaise à bascule sous la fenêtre à jalousie. La pièce lumineuse donnait une sensation d’espace. Dans la cuisine, une vieille table en formica, une chaise et un vaisselier quasiment vide essayaient de meubler la pièce sans y parvenir tout à fait. Jérémy monta à l’étage. Trois chambres, vides, elles aussi, excepté une vieille machine à coudre Singer, une armoire et une chaise dans l’une d’elles. « Ça ne va pas être difficile de bazarder tout ça, se dit-il. Elle avait une vie un peu spartiate, la grande-tante Hannah ! »
Il ressortit très vite, à quoi bon s’attarder ? Il commençait à faire chaud et le docteur Epelbaum essuya son front trempé de sueur. Il décida d’aller manger un morceau au centre-ville en bus. C’était impossible de se garer au centre de Jérusalem. Le « 7 » se fit attendre, il descendait de Ramat Rahel et était quasiment vide à cette heure.
En Israël, et particulièrement à Jérusalem, tenir debout dans un bus tenait de l’exploit. Jérémy s’assit sur le premier siège venu en titubant. Il se releva prudemment pour aller payer son ticket et fut surpris de l’augmentation de celui-ci : « 5,60 shekels, c’est du vol ! s’entendit-il dire au conducteur en chemise bleue et ray-ban. « Si ça ne te convient pas, vas-y à pied », lui répondit celui-ci impassible sans même lui jeter un coup d’œil.
Au fil des arrêts montaient de vieilles dames se rendant au souk encombrées de leur caddie et à qui il fallut laisser sa place. Puis se succédèrent une meute d’élèves un peu turbulente, des touristes américains volubiles et deux femmes poussant chacune un landau. L’espace se réduisait à mesure que l’on approchait de la rue piétonne. Jérémy assista aussi à une brève altercation en russe entre deux bonshommes d’un âge certain qui prit fin aussi rapidement qu’elle avait commencé. C’était ainsi à Jérusalem, on s’engueule pour un rien et tout de suite après on parle du coût de la vie. Enfin, le docteur Epelbaum arriva rue Ben Yehuda.
Pleine de monde, la rue piétonne était bordée de magasins de souvenirs, d’articles liturgiques, de parfumeries dédiées aux produits de la mer Morte, de bars et de restaurants de fallafels - à déguster dehors ou à emporter -, de comptoirs blancs vendant du yaourt glacé… En plein milieu de la rue, un yéménite jouait du luth, assis sur un siège pliant, se moquant éperdument du brouhaha ambiant. Plus loin, mais pas tellement, un russe pinçait des airs folkloriques sur sa balalaïka, et au bout de la rue, juste avant le McDonald, un jeune garçon chantaient des vieux airs du King sur une bande-son approximative. « Ah ! Jérusalem, s’esclaffa Jérémy, toujours aussi exotique ! » Il dévora un fallafel dégoulinant de techina, - un fallafel de chez Moschino, un vrai poème, - tout en consultant ses mails sur son Iphone. Le docteur avait fermé son cabinet pour la journée. Il devait avoir réglé le « problème de la maison d’Hannah » avant de rentrer à Césarée ce soir. Il rechercha les numéros de téléphone d’agences immobilières et prit rendez-vous l’après-midi même avec un certain maître Mesguire qui, la voix claire et l’air enjoué, lui inspira immédiatement confiance. Jérémy reprit un bus et se dirigea vers la rue Yitzhak Ben-Zvi.
Shlomo Mesguire était un petit bonhomme replet et bourré de tics. Dans son officine, un antique ordinateur trônait sur un bureau encombré de dossiers, de restes de nourriture et de cendriers pleins. Des post-it étaient collés dans tous les coins avec des numéros de téléphone, des adresses, des noms qui ne semblaient avoir aucun lien les uns avec les autres. Jérémy, homme d’ordre et d’hygiène, se demanda comment il pouvait s’y retrouver. Un peu crasseux, le lieu n’était guère avenant. L’agent immobilier au visage rond et graisseux ne ressemblait pas à sa voix. Le docteur fut un peu déçu et douta un instant d’être arrivé au bon endroit.
— Oui, Monsieur Epelbaum, c’est bien moi que vous avez eu au téléphone tout à l’heure, un bien à Jérusalem-même, du côté de Talpiot, ça ne se refuse pas dans un portefeuille comme le mien, j’aurais préféré une maison à Baka, quartier plus animé, plus commerçant, enfin vous voyez…
Jérémy ne voyait pas, mais faisait confiance, malgré tout, au bonhomme qui avait l’air de connaître son affaire.
— La surface ? Ah non, je ne connais pas la surface exacte. Tout ce que je peux vous dire c’est que la maison comporte un grand séjour et trois chambres à l’étage.
Était-ce de plaisir ? Shlomo Mesguire alluma une blonde israélienne et souffla une longue bouffée de fumée que Jérémy reçu en pleine figure. Celui-ci toussota et repris :
— Elle est sur deux étages avec un modeste jardin, séparée de la maison voisine par un petit passage sans voitures. La rue est très calme... Que puis-je vous dire d’autre ?
L’agent immobilier évalua à vue de nez la maison, Jérémy lui laissa les clefs et signa un mandat d’exclusivité. Les deux hommes se serrèrent la main.
— Promis, dit Mesguire, je vous donne des nouvelles dans deux ou trois jours.
Lorsque le médecin arriva chez lui le soir-même à Césarée, après une longue route en voiture (les embouteillages à la sortie de la ville), il eut le sentiment du devoir accompli. Il se promit de prendre quelques jours de repos dès que la maison serait vendue. Le temps devenait très chaud et il avait envie d’un peu de fraîcheur. Pourquoi pas la Suisse ?, se dit-il, la Suisse et ses montagnes, et son calme et ses autobus sans secousses, la courtoisie de sa population, la propreté de ses rues, la nonchalance de son lac et l'égal calme plat de son éternelle neutralité !
Le surlendemain, il reçut un appel de Moshé Mesguire qui lui annonça avoir deux clients potentiels : un couple de jeunes mariés et une vieille femme accompagnée de sa fille et de son petit-fils, un adolescent de 16 ans.
— Mais il faut que je vous dise, déclara-t-il à Jérémy, le jeune couple n’est pas sûr d’obtenir les prêts de leur banque, quant à la dame âgée et sa famille… et bien ils sont Russes.
— Oui, et alors s’ils sont Russes ? demanda le docteur.
— Certaines personnes, vous savez…, enfin il y en a qui n’aiment pas beaucoup les Russes…
— Je me moque royalement qu’ils soient Russes, Philippins, Yéménites ou je ne sais quoi encore ! Ce que je veux, c’est me débarrasser de la maison le plus vite possible et au meilleur prix.
— Soit, répondit Mesguire, dans ce cas je les vois demain et je vous tiens au courant.
Mesguire fit visiter la maison une dernière fois à Issidora Zadourovna, à sa fille Ielena et son petit-fils. La vieille dame était plantureuse et callipyge. Le courtier se demanda un instant si son formidable postérieur allait pouvoir passer le portail de bois du jardin. Il les devança pour ouvrir la porte d’entrée et ils le suivirent en file indienne, par ordre d’âge, de taille et de poids.
— Inutile de revisiter maison, commença la vieille Russe dans un hébreu hésitant, elle nous convenir très bien.
— Et comme nous savons que le jeune couple avec lequel nous étions en concurrence n’a pas eu son prêt, il va de soi que la maison nous est acquise, continua la jeune femme qui, manifestement, maîtrisait mieux la langue.
Mesguire se défendit, il ignorait qu’elles étaient au courant pour les jeunes mariés qui avaient sa préférence, mais visiblement pas celle de la banque.
— Vous savez, chère Madame, la loi m’y oblige. Mais puisque tout est en ordre, nous passerons donc à mon cabinet afin de signer le compromis de vente…
— Pas nous signer, l’arrêta la grosse babouchka, mon fils venir, Adoni, lui signer pour nous, lui payer pour nous…
— Ah bon ? demanda Mesguire pour le moins circonspect. Je pensais…
— C’est un cadeau que nous fait mon frère à ma mère et à moi, l’éclaira Ielena, il pense qu’après avoir tant souffert en Russie, ma mère avait droit à une belle maison et à une vie tranquille.
— Mais… mais c’est tout à son honneur, reprit Mesguire légèrement embarrassé, il n’y a rien de plus précieux au monde pour un homme que sa mère.
Il lança un regard au jeune garçon avec un sourire forcé, cherchant son approbation. Mais celui-ci gardait un visage fermé et les poings dans les poches.
— Enfin, il me faudra des garanties bancaires de la part de votre fils, enfin, vous comprenez…
— Pas besoin, reprit la vieille dame, mon fils payer cash.
Elle accompagna le mot d’un frottement de ses doigts.
— Cash ? Le courtier ne put empêcher un petit sifflement admiratif. Comment ça, cash ? C’est une sacrée somme et…
— Cash et en dollars, le rassura la jeune mère, mon frère a les moyens.
— Soit, alors rendez-vous demain 14 heures dans mes bureaux avec votre fils… enfin, frère je veux dire.
La « Russie » monta dans le 7 en direction de la tahana merkazit. Visiblement, elle n’habitait pas, pour le moment, Jérusalem. En démarrant sa Mitsubishi, Mesguire ne se sentait pas serein. Ne s’était-il pas précipité pour vendre cette maison ? Après tout, quelques jours de plus et il aurait certainement eu d’autres clients à se mettre sous la dent. Cette histoire de « cash » ne lui semblait pas très… casher !
Le lendemain, à 14 heures tapantes, Mesguire attendait assis à son bureau, tapotant distraitement sur son clavier d’ordinateur. Keren, sa jeune nièce, à qui il avait demandé de venir jouer la secrétaire, mâchait un chewing-gum, les écouteurs de son iPhone cloués aux oreilles. Elle se trémoussait tout en feuilletant un magazine. Une aubaine pour elle : en permission de l’armée pour quelques jours, l’oncle Samy lui avait promis quelques shekels en échange de sa présence. Celui-ci tenait à ce que le riche client russe pense qu’il avait une secrétaire. Question de crédibilité. À 14 h 10, on sonna à la porte.
— Keren ! cria Mesguire, Keren !
La jeune fille n’entendait rien et pour cause, Wiz Kalifha lui hurlait dans les oreilles. Le courtier se leva et un peu excédé tapa sur l’épaule de sa nièce.
— Keren, la porte ! C’est bien la peine que je te demande de venir pour…
— Ca va, répondit la jeune mélomane, j’y vais, inutile de t’énerver, tonton !
— Je t’ai déjà demandé de ne pas m’appeler « tonton », tu me donneras du « Monsieur Mesguire » quand je serai en rendez-vous. Allez, file ouvrir ! Mais attends donc que je sois retourné dans mon bureau, enfin !
Il tourna les talons en râlant contre la jeunesse et reprit place derrière sa table de travail, affichant un air absorbé. La vieille dame et sa fille se tenaient devant la porte que Keren venait d’ouvrir.
— Votre rendez-vous, Monsieur Mesguire, annonça-t-elle.
— Merci, Keren, vous pouvez disposer.
Puis, s’adressant aux deux femmes :
— Bienvenue dans mon humble bureau, souhaitons que nous allons y faire de bonnes affaires et signer un compromis de vente aujourd’hui même ! Mais, monsieur votre fils, frère ne vous a pas accompagnées ?
— Non, répondit Ielena, il va probablement arriver bientôt, une affaire l’a retardé.
Mesguire ne voulait même pas savoir quel genre d’affaires le bonhomme pouvait bien traiter.
— Bien, bien, asseyez-vous, je vais demander à Keren de nous servir des boissons. Café, jus de fruit… ?
— Vodka ? demanda Issidora Zadourovna.
— Ah non, je n’ai pas ça dans mon bureau, répondit le courtier embarrassé, mais si vous voulez, il doit me rester un doigt d’arak…
— Va pour arak, répondit la vieille Russe.
Keren apporta avec un peu de mauvaise grâce un plateau sur lequel elle avait posé trois petits verres qu’elle avait pris soin de dépoussiérer en crachant dedans. Issidora avala d’un coup sec son arak et un petit silence gêné s’installa. Heureusement, la sonnette retentit à nouveau.
— Certainement mon frère, prophétisa Ielena.
Comme Keren tardait à introduire le visiteur, Mesguire s’excusa un instant auprès de ses clientes. Lorsqu’il ouvrit la porte de l’antichambre, il resta un instant pétrifié par le spectacle : un type brun d’une quarantaine d’années bien tassées, grand et plutôt élégant, tenait sa nièce par le menton. Et celle-ci souriait niaisement, sous le charme du bonhomme.
Le courtier furibond se racla la gorge.
— Mais, tonton, il connaît tout Wiz Kalifha…
— Ton… ? Enfin, Keren, faites entrer monsieur !
Dès qu’il mit un pied dans le bureau, le jeune homme ouvrit les bras :
—Mama ! Mamouchka ! Et Ielena, tu es là toi aussi !
De grandes embrassades s’en suivirent qui mirent Mesquire encore plus mal à l’aise.
— Voilà, voilà, nous sommes tous très contents de vous voir, monsieur ?
— Zadouroff, Evgeni Zadouroff ! s’exclama le Russe, enfin ici c’est plutôt Itzaak Zadouroff.
— Enchanté, monsieur Zadouroff, nous vous attendions pour signer la promesse…
— Evgeni Zadouroff tient toujours ses promesses camarade, quelle qu’elles soient, l’interrompit le jeune homme l’air soudain menaçant.
Puis voyant Mesguire blêmir, il reprit dans un rire tonitruant :
— Je plaisante mon ami, je plaisante. Je sais que nous allons signer la promesse de vente. J’ai laissé quelques affaires en friche exprès pour ça. Elle ne la mérite pas, ma belle mamouchka, cette jolie maison à Jérusalem ?
— Si si… certainement, répondit le courtier de plus en plus embarrassé. Il en avait connu des gens démonstratifs - tiens, cette famille de Français sépharades à qui il avait vendu un deux pièces-cuisine tout à fait insalubre -, mais des comme ceux-là, c’était la première fois.
La « mamouchka » avait rosi de plaisir devant les compliments de son fils – ou sous l’effet de l’arak -, elle ricanait béatement. C’est Ielena qui les ramena tous à la réalité.
— Alors, on le signe, ce papier ? Il y en a qui ont d’autres choses à faire ici !
— Madame a raison, intervint Mesguire, signons, signons. J’ai tout préparé ici même.
Pendant qu’Evgeni-Itzaak Zadouroff signait le papier, Mesguire aperçut sur son avant-bras un tatouage inquiétant représentant une tête de mort dont les orbites vides étaient traversées par un serpent à sonnettes. Le Russe, intelligent et affûté, se rendit compte de l’effet produit par le cobra sur le courtier.
— Toi, ne t’inquiète pas de ça, camarade, on me l’a fait alors que j’étais ivre mort en Afghanistan en 1989, après avoir tué quelques Talibans à mains nues.
— Ohhhh ! Mais je ne suis pas inquiet, répondit Mesguire, qui puait la peur.
Zadouroff se frotta les mains, l’air fort satisfait de sa transaction.
— Maintenant, camarade, il faut que tu nous indiques un bon notaire pour conclure définitivement l’affaire.
— Rien de plus simple, répondit Mesguire à deux doigts de l’infarctus.
Maître Misraï, notaire de son état, raccrocha son téléphone. Il regarda Zena, sa femme qui travaillait à ses côtés :
— C’est pas possible, non mais c’est pas possible ! Tu sais cette maison, rue Leib Yaffé, c’est comme un chewing-gum collé à la semelle d’une chaussure, je n’arrive pas à m’en débarrasser !
Pourtant, la signature de l’acte final à l’étude de maître Misraï s’était bien déroulée, même si la personnalité trouble de Zadouroff avait inquiété le pauvre notaire plutôt habitué aux successions calmes. Jérémie Epelbaum avait fait le voyage depuis Césarée et était tombé des nues devant la masse de dollars qu’avait étalée devant lui le Russe. La poignée de main entre le vendeur et l’acheteur avait été virile.
— Je suis heureux que tout se soit passé sans encombre, lui avoua le docteur Epelbaum en se massant discrètement la main.
— Mamouchka va être très contente, répondit Zadouroff en frottant les siennes l’une contre l’autre.
Maître Misraï remit les clefs au nouveau propriétaire qui souriaient de toutes ses dents, dont la plupart étaient en or.
— Puis-je tout de même vous poser une question ? lui demanda le notaire en prenant congé.
— Posez, posez ! Chez moi, on dit : « Aux questions indiscrètes, réponds par un mensonge », dit Zadouroff dans un grand rire.
— Pourquoi avez-vous tenu à payer en argent liquide ?
— C’est simple, reprit le Russe, blanchiment d’argent !
Misraï manqua s’étrangler :
— Blan…
— Mais non, voyons, je plaisante ! J’ai fait un héritage…
— Une personne… proche ?
— Oui, proche, un peu trop proche, répondit Zasouroff en plissant les yeux, l’air tout à fait sérieux.
— Une… une mort… brutale ?
— Très brutale ! Mais je ne pense pas que vous aimeriez en savoir plus.
— En effet, s’excusa presque le notaire en serrant un peu mollement la main tendue.
La première chose qu’entreprit Issidora Zadourovna en prenant possession du 9-11 rue Leib Yaffé fut d’abattre le citronnier quelle trouvait trop encombrant. Cet arbre était là depuis la construction de la maison et le jardinier qui s’en occupa eut un mal fou à enlever la souche. Il avait été le refuge des colibris et autres oiseaux du voisinage lorsque l’hiver était rude. Il l’était souvent à Jérusalem. Ce citronnier faisait partie de la vie de la rue. Les voisines d’Hannah avaient l’habitude de cueillir des citrons pour assaisonner leurs salades du shabbat. Celle-ci les laissait faire avec plaisir, sa barrière était rarement fermée.
La « mamouchka » fit arracher également les herbes aromatiques qu’Hannah faisait amoureusement pousser : menthe, persil, coriandre, basilic qu’affectionnaient les chats du coin. Trop d’entretien, trop de travail ! La vieille Russe, sur les conseils de son taciturne de petit-fils, avait décidé de redessiner les lieux. Rapidement, on installa un jacuzzi, au grand dam des religieux du quartier représentés par le rabbin du haut de la rue. Le samedi à la synagogue, les langues se délièrent :
— Alors, monsieur le rabbin, vous les avez vus les nouveaux propriétaires ? Vous leur avez parlé de cette piscine, il paraît que ça s’appelle un jacuzzi (c’est que m’a dit ma petite-fille), enfin cette chose en plein milieu du jardin d’Hannah, au vu de tous ? demanda Rosa.
Le rabbin tentait de temporiser de la main.
— Oui, monsieur le rabbin, vous leur avez dit que c’était indécent de s’exhiber ainsi, quasiment dans la rue, en maillot de bain ? reprit Shoshana.
— Calmez-vous, calmez-vous, mesdames, répondit le rabbin aussi sereinement qu’il le pouvait. Je suis allé rendre visite à cette famille, et soit dit entre parenthèses, Rosa, ce n’est plus le jardin d’Hannah depuis que son petit-neveu a vendu la maison.
Il caressa sa longue barbe poivre et sel et reprit :
— Ils sont sympathiques, du reste, ce sont deux femmes seules et un jeune adolescent. La moindre des choses, c’est de les accueillir au sein de notre communauté en toute amitié. Nous ne savons rien d’eux…
— Justement ! reprit Rosa, les deux points sur ses hanches grassouillettes, nous ne savons rien d’eux, comme vous dites, monsieur le rabbin.
— Oui mais le jacuzzi, ajouta Shoshana en redressant sa perruque un peu de guingois, vous leur avez parlé du jacuzzi ?
— Oui, mais non, répondit le rabbin embarrassé, la plus jeune des deux dames Zadourovna m’a dit textuellement : « Avec le respect que nous vous devons, monsieur le rabbin, nous sommes ici chez nous et par conséquent, chez nous, nous faisons ce qui nous plait ! En toute légalité, bien sûr, et si cela choque vos ouailles, elles n’ont qu’à fermer les yeux en passant devant chez nous ».
— Seigneur tout puissant ! s’exclama Shoshana Greenberg, que Dieu nous protège des scélérats !
— Quand je pense que nous nous plaignions des habitudes bizarres d’Hannah Stern, ajouta Rosa Steinsaltz. Oye ! Ma grand-mère disait juste : on sait ce qu’on perd, mais on ne sait pas ce qu’on va trouver !
— Et qui peut nous affirmer que cette femme n’est pas une prostituée ou pire encore ?
Le rabbin Rosenfeld avait du mal à imaginer ce qu’il pouvait y avoir de « pire encore ». C’était plutôt un brave type. Soixante quinze kilos de muscles et une certaine élégance : ce n’est pas parce qu’on est un homme de Dieu qu’on doit se négliger. Il ne considérait pas son métier comme un travail ennuyeux et dogmatique. Lorsqu’il montait en chair et qu’il sortait les rouleaux de la Thora, il lui arrivait parfois de s’imaginer sur une scène de théâtre, un théâtre divin, certes, mais un théâtre quand même. Il devait donner le meilleur de lui-même à ses fidèles venus l’écouter. D’ailleurs, il possédait une belle voix et tenait à la faire entendre. Lorsqu’il officiait, les murs de la synagogue vibraient des chants religieux, et le cœur de ses ouailles s’emplissait de joie. Pour un bon chanteur, le rabbin Rosenfeld était un bon chanteur. Secrètement, il avait une passion pour l’opérette et il entonnait dans la solitude de sa salle de bain des airs de Luis Mariano avec un fort accent yiddish. Dans sa bouche, La Belle de Cadix devenait La Belle de kaddish et L’Amour, qui comme chacun sait, est un bouquet de violettes se transformait en un bouquet de « fioledes ». Plutôt ouvert aux idées nouvelles et aux mœurs modernes, il devait toutefois prendre en compte l’avis souvent conservateur de ses ouailles. Sans compter son épouse, la rabbinou Suissesse-Allemande une femme à l’allure longue et maigre, et très à cheval sur les convenances.
Comment allait-il régler ce problème de jacuzzi ? Il se plongea dans quelques-uns de ses livres pieux, étudia le Choulhan Aroukh, dans lequel, bien souvent, il avait trouvé des réponses à des questions profanes les plus ardues. Mais là, rien, il n’était question nulle part de jacuzzi ou de quelque chose d’approchant. Il décida d’attendre encore une petite semaine pour voir comment la situation allait évoluer et surtout pour savoir si la colère de ses fidèles serait calmée le shabbat suivant.
Le hasard ne lui laissa pas de répit. Sa femme non plus. Il manquait toujours un fruit, un légume, un morceau de viande ou de fromage pour nourrir les pauvres qu’elle s’ingéniait à prendre sous son aile. « La mitzva ! », disait-elle avec son accent allemand en levant un index sentencieux. Son salut dans l’autre monde dépendait, pensait-elle, de la quantité de nourriture qu’elle aurait, de son vivant, offert aux pauvres du quartier de Tal Piot. Et le rabbin Rosenfeld était largement mis à contribution. C’était lui qui courrait au marché et rentrait ployant sous les kilos de poivrons, de pommes de terre, de figues ou de raisins. Lorsque la rabbinou lui intima l’ordre, parce qu’elle était autoritaire, de lui acheter des mangues - il les lui fallait absolument -, il passa par la maison de la vieille Hannah, comme il continuait de l’appeler. Issadora fumait une cigarette, installée dans le jardin, dans un fauteuil de toile. Il hésita toutefois à la héler, puis se lança, après tout, il faudra bien que la question du jacuzzi se règle. Il ne savait pas vraiment comment l’aborder, puis une idée de génie lui traversa le cerveau.
— Boker tov, Issadora Zadourovna, tout va comme vous voulez ?
— Ca va rabbin, ça va, je profite du beau temps comme vous le voyez.
En réalité, il la regardait un peu en biais à cause de l’indécence de son maillot de bain.
— Je… enfin ma femme la rabbinou et moi-même, serions ravis de vous avoir à dîner pour le shabbat, vous et votre famille.
Elle ne s’attendait pas à celle-là, la jeune Russe lézardant au soleil.
— Hé bien, pourquoi pas, répondit-elle poliment au rabbin, il faut que j’en parle à ma mère et à mon fils, mais ce serait une excellente idée !
Rendez-vous fut pris pour le shabbat suivant. La rabbinou râla bien un peu au début, histoire de montrer qui était la patronne, puis elle se radoucit en affirmant « qu’après tout, chaque créature de Dieu avait bien le droit d’avoir sa place à la table du rabbin de la communauté ». Rosenfeld n’en revenait pas. Elle qui faisait des histoires pour un oui ou pour un non, elle avait accepté un peu trop rapidement à son goût. Que pouvait bien cacher une telle sollicitude pour une famille que, quelques jours plus tôt, elle avait traitée de « mécréants » ?
Le vendredi soir venu, le rabbin n’en menait pas large, et même s’il avait récité ses prières à la shoule ( ?) comme à l’habitude, son esprit n’arrêtait pas de vagabonder et d’échafauder des scénarios catastrophes. Qu’avait-il fait en invitant cette Russe !
Lorsqu’il rentra de la synagogue, une table splendide était dressée, la rabbinou avait mis les petits plats dans les grands. Les habitués étaient là, il s’agissait de la petite garde rapprochée du rabbin et des quelques dames qui avaient l’heur de plaire à sa femme. Ils prenaient l’apéritif en attendant le festin. Ça sentait dans toute la maison l’odeur des gefilte fish et la friture. Une des petites tables de la cuisine croulait littéralement sous une quantité impressionnante de gâteaux – parvés* (*sans produit lacté) comme il se doit. La rabbinou semblait même joyeuse, et Rosenfeld s’étonna un peu qu’elle ne fît aucune réflexion sur le fait que la famille Zadouroff n’ait pas assisté à l’office. Tout cela était très inquiétant, mais il attendait de voir. La porte sonna et tout le monde se figea. Qui pouvait bien oser actionner la sonnette (électrique) un soir de shabbat ? Qui pouvait à ce point être si peu respectueux de la demeure d’un rabbin et enfreindre un commandement majeur en sonnant à sa propre porte ? La rabbinou avait blêmi. « Les ennuis commencent, pensa son époux. » Elle alla ouvrir la porte comme si de rien n’était. Dans son encadrement se tenaient les deux femmes russes et le fils d’Issadora, les écouteurs de son iPhone enfoncé dans les oreilles. Dans la maison, on entendait une mouche voler, chacun attendait la réaction éruptive de la rabbinou Rosenfeld. Mais celle-ci retrouva rapidement son sourire.
— Vous voilà, quel plaisir de vous recevoir, lança-t-elle aux nouveaux arrivants ! Votre venue est une bénédiction !
S’il y a bien une chose à laquelle personne ne s’attendait, c’était bien à cette attitude.
— Entrez donc, nous vous attendions pour le kiddoush et pour dîner.
Elle prit les veste et gilets et s’empara, presque en le lui arrachant, du baladeur que le fils n’avait pas l’air de vouloir lâcher. « Ça cache quelque chose, se dit le rabbin en frémissant, quelque chose de grave. Ça va exploser au moment où on ne s’y attendra pas ! » Les participants saluèrent (l’assemblée salua) du bout des lèvres la famille russe et chacun s’attabla en jetant des regards en coin. On prévoyait une catastrophe imminente. Mais rien ne vint. L’assistance se leva et le rabbin récita la prière du vendredi soir, remerciant le Seigneur de s’être reposé au septième jour. On but le vin consacré, dans les hallotes on coupa pour chacun un motsi qu’on trempa dans le sel. On se souhaita un « shabbat shalom » et on s’assit pour prendre le repas.
La rabbinou s’éclipsa dans la cuisine pour servir le dîner. Son époux la suivit, de plus en plus intrigué.
— J’avoue, Chochana bien-aimée, que je ne comprends pas ton attitude.
— Alors quoi ? Tu n’es pas content ? Tu invites des personnes qu’ici personne n’apprécie, je leur fais bonne figure et tu n’es pas content ?
Craignant de la faire exploser, le rabbin répondit :
— Bien sûr que je suis content ma Chochana adorée, je suis juste un peu surpris de…
— Vois-tu, grand benêt, je vais t’expliquer, puisqu’il faut que je t’explique tout : j’ai un grand dessein ! Je vais ramener ces brebis égarées sur le bon chemin, le chemin de la foi.
Rosenfeld ouvrit grand ses yeux et la bouche. Il s’attendait toujours à des surprises de la part de sa femme, mais pas à ce qu’elle fasse son travail à sa place.
Chochana fut très courtoise avec ses hôtes russes, elle leur expliqua moult symboliques sur le shabbat, leur prodigua les recommandations pour la cashérisation de leur viande, la séparation de la vaisselle qui servirait aux aliments carnés de celle dans laquelle elles mangeraient et cuisineraient tout ce qui était à base de lait… Tout était à faire dans leur éducation judaïque, et finalement, cela ne lui déplaisait pas. Les Zadouroff écoutaient poliment, acquiesçaient courtoisement. Tard dans la soirée, chacun prit congé du rabbin et de sa femme. Après tout, ce ne fut pas un si mauvais shabbat que ça !
— Tu vois, fit constater Chochana à son époux, ça s’est bien passé ! Je suis sûre que dorénavant ces femmes et leur jeune garçon suivront les préceptes.
À peine avait-elle fini de prononcer ces paroles qu’un brouhaha de musique et de chants monta de la maison d’Hanna. La rabbinou en robe de chambre sortit sur le perron de sa maison, craignant elle ne savait quel accident : c’est qu’elle avait charge d’âmes à présent ! Mais plus elle approchait et plus son sang se glaçait dans ses veines. Dans l’allée, elle croisa Rosa Steinsaltz et Dina Appenfeld, toutes deux aussi intriguées qu’elle. C’est au pied de la maison qu’elles comprirent : toutes lumières allumées, les deux femmes et leur fils chantaient sur un air russe à l'accordéon.
— Oye ! s’exclama Chochana dépitée, tout cela pour rien, tout ce mal que je me suis donné et elles n’ont rien compris !
Plus décidée que jamais, elle poussa le petit portail de bois et entra dans la maison en faisant claquer la porte. Le jeune garçon jouait de l’accordéon et les deux femmes dansaient, l’une une bouteille de vodka à la main, l’autre une cigarette à la bouche.
-Vous… vous n’avez rien retenu de ce que je vous ai dit : on n’allume pas les lumières, on ne fume pas pendant le shabbat !
Elle arracha violemment la bouteille de la main de la vieille dame et écrasa la cigarette d’Issadora d’un talon vengeur.
— Vous commencez à nous casser les pieds, et je reste polie ! lança cette dernière.
— Oui, renchérit son rejeton, moi j’aurais dit qu’elle nous casse les coui…
Sa mère le regarda d’un air sévère et il se tut.
La rabbinou la regardait fixement, allait-elle éclater brutalement comme elle en avait l’habitude ? Ses colères étaient célèbres dans le quartier. Issadora prit les devants.
— Madame la rabbinou, depuis que nous sommes arrivés, quoi que nous fassions, quoi que nous disions, rien ne vous convient ! Sommes-nous si insultants à vos yeux que cela ? Sommes-nous des animaux pour que vous nous traitiez ainsi ? N’avons-nous pas le droit à nos coutumes et nos habitudes ? Sommes-nous obligés de vivre comme vous pour nous faire accepter de vous ? Devons-nous oublier d’où nous venons et ce que nous sommes pour que vous daigniez nous laisser vivre en paix ? Nous avons beaucoup apprécié votre invitation, nous avons passé une très bonne soirée, mais à présent que nous sommes chez nous, laissez-nous faire à notre guise. Ma mère a un goût prononcé pour la vodka ? Mon fils pour le heavy metal et moi j’aime fumer ? Eh quoi ? Pensez-vous être si bien que ça avec votre esprit étriqué et vos convictions infaillibles. Vous, madame la rabbinou, ne voyez-vous pas que vous tyrannisez votre époux qui veille sur ses ouailles en bon pasteur, mais meurt de peur dès que vous ouvrez la bouche ? Et vous Rosa Steinsaltz, vous marchez sur vos jupes tant elles sont longues, vous pensez que Dieu vous est reconnaissant de vous attifer comme si vous habitiez dans un shtetel. Quant à vous Dina Appenfeld, vous ne vous lavez que lorsque vous allez au mikvé, c'est-à-dire une fois par mois, pensez-vous vraiment que l’odeur nauséabonde que vous trainez derrière vous sied au Seigneur ? Si notre jaccusi dérange tant votre vue, nous mettrons une palissade qui nous cachera de vos chastes yeux. D’ailleurs, chère Dina, vous pouvez l’utiliser quand bon vous semblera, le quartier ne s’en portera que mieux !
Les trois femmes, tête couverte et en robe de chambre, n’en croyaient pas leurs oreilles ! Dina cherchait ses mots pour répondre quelque chose de cinglant, mais rien ne lui vint. C’est la rabbinou qui prit la parole.
— Vous n’avez pas tort, Issadora, peut-être devrions-nous revoir nos jugements et être plus indulgents envers les autres. Chère Dina, dit-elle en se retournant vers celle-ci, elle a raison, vous puez et il est bon que quelqu’un vous le dise !
Il arriva que quelques temps plus tard, qu’au 9-11 de la rue Leib Yaffé, on entendit des rires de femmes s’élever derrière la palissade de bois cachant à la vue des passants le jacuzzi de la famille Zadouroff. C’était souvent le jeudi lorsque le jeune Yakkov était en cours au lycée et que ces dames du bas de la rue n’avaient pas encore le shabbat à préparer. Il y avait là Issadora, Chochana la rabbinou, Dina Appenfeld, Rosa Steinsaltz... Et elles riaient, elles riaient… Les chats sont revenus, un peu méfiants au début, ils finirent par faire confiance à ces nouveaux habitants de la rue, qui finalement leur donnaient eux aussi les restes de pain et de nourriture. Et au fond que ce soit eux ou d’autres, quelle importance cela pouvait-il avoir ?
C’est bien après que la vieille Hannah a quitté la maison.
Lorsque la vieille Hannah Stern est morte au 9-11 rue Leib Yaffé, sur la route de Bethléem, ça n’a pas fait la une des journaux. On a fermé sa maison, les herbes ont envahi le jardin et le citronnier est resté lourd de fruits sans que personne ne vienne soulager ses branches.
Hanna vivait dans cette petite rue tranquille depuis plus de cinquante ans, un peu en dehors de la fureur de Jérusalem. Seule, avec pour compagnie les chats des rues. Elle en était persuadée : un quart de la population mondiale des chats vivait à Jérusalem, et 10 % de ce quart dans sa propre rue. Elle les nourrissait de pain mouillé et d’épluchures des légumes dont elle confectionnait ses propres repas. Il faut croire que les chats s’en contentaient, voire qu’ils aimaient ça, puisqu’ils étaient chaque jour au rendez-vous. Ils n’étaient ni reconnaissants, ni affectueux, mais un peu craintifs et surtout indifférents. Les chats de Jérusalem ont le cuir dur, car la survie y tient du miracle. Pas un n’arbore qui un œil crevé, qui une patte folle. Ils évoluent dans une jungle urbaine, un monde parallèle à la ville.
Hannah ne demandait aucune affection en retour à ses soins, elle aimait juste les observer dans leurs activités quotidiennes : dormir et manger. Elle les trouvait beaux lorsqu’ils sautaient de muret en muret ou attendrissants, étalés comme des crêpes molles aux heures les plus chaudes de l’été.
En dehors des chats, Hannah ne fréquentait personne, pas même le rabbin de la synagogue en haut de la rue. Elle le trouvait sage, certes, mais un peu étroit d’esprit et beaucoup trop bourré de principes à son goût. Hannah n’avait jamais aimé les gens trop sûrs ou trop convaincus : « il faut savoir laisser la place au doute », disait-elle aux chats du quartier, ses seuls interlocuteurs. Ils ne répondaient pas, mais leurs yeux lui renvoyaient un silence approbateur.
Lorsqu’elle a été mise en terre, il n’y a eut personne pour dire le kaddish, en fait on ne s’est pas vraiment bousculé à son enterrement : juste quelques voisines venues plus pour la mitsva qu’autre chose.
Le notaire à qui elle avait confié son bien, sa chère maison de Jérusalem, avait été bien en peine pour trouver un héritier. Après quelques semaines de recherches, l’homme de loi – Moshé Lévy -, lui découvrit un petit-neveu installé du côté de Césarée. Après de nombreux coup de fils infructueux, il réussit enfin à parler à Jérémy Epelbaum, médecin de son état et légataire des biens d’Hannah.
—Shalom M. Epelbaum, je me présente : Moshé Lévy, notaire de votre grand-tante Mme Stern…
— Shalom, je ne comprends pas bien, pouvez-vous articuler, la ligne n’est pas bonne…
— Je suis le no-taire d’Han-nah Sterrr-n.
— Hannah Stern ? Je ne connais aucune Hannah Stern !
— Vous n’êtes pas Jérémy Epelbaum ?
— Si, je suis le docteur Epelbaum, mais vous, qui êtes-vous ?
Le notaire s’impatientait :
— Votre grand-tante Stern !
Il y eut un court silence et le docteur repris :
— Stern…, Stern… ça me dit quelque chose… le nom de jeune fille de ma grand-mère était Stern.
— Précisément, je vous parle de la sœur de votre grand-mère, Hanna…
— Aaahhh ! Hannah ! Comment va la vieille Hannah ? Je la croyais morte depuis des lustres…
— Précisément…, pas depuis des lustres, non, mais depuis près d’un mois.
— Quelle mauvaise nouvelle vous m’apportez là ! Mais au fond, qu’y puis-je ? Et vous, monsieur, que puis-je pour vous ?
Le notaire, homme pieux mais néanmoins notaire, tirait nerveusement sur ses papillotes. « Césarée, ça n’est pourtant pas le bout du monde et j’ai l’impression que nous ne parlons pas la même langue, se dit-il. »
— Vous, vous ne pouvez rien pour moi, mais moi je vous appelle parce que vous êtes son unique héritier.
— Héritier ? demanda le docteur Epelbaum qui écoutait à présent plus attentivement.
— Oui, madame Stern est morte dans descendance et vous demeurez seul de sa lignée, je dois vous faire part de la liste de ses biens et en particulier je dois vous remettre les clefs de sa maison de Jérusalem.
Il y eut un blanc du côté de Césarée. Le petit-neveu semblait accuser la nouvelle.
— Vous voulez parler de la sa vieille baraque sur la route de Ramat Rahel ?
— Très précisément.
— Je me souviens y être allé lorsque j’étais enfant, la bicoque ne vaut pas un clou.
— Peut-être, mais vous en êtes l’héritier, et puis vous savez au prix du mètre carré à Jérusalem, vous pourriez en tirer un bon prix. Je vous propose de venir me rencontrer à mon étude, Jaffa street. Le plus tôt sera le mieux.
— Je vais prendre mes dispositions…
La rue était joyeuse, elle était bordée de palmiers, d’amandiers et d’oliviers, et les pierres des maisons d’un beige clair renvoyaient au docteur Epelbaum la lumière de ce matin de printemps. Dans le jardin d’Hannah, quelques chats erraient à la recherche de leur pitance et un colibri suçotait l’intérieur d’une fleur rouge. Lorsqu’il pénétra dans la maison, Jérémy fut pris d’un vertige. Non pas un de ces étourdissements qu’engendrent la chaleur ou la mauvaise digestion, non, c’était autre chose.
Il avait mal connu sa grand-mère, Myriam Epelbaum née Stern, même si sa mère lui avait partiellement raconté son histoire. 1939, l’Allemagne nazie, le départ précipité de la famille Stern pour New York - les parents et leurs deux filles -, puis second départ, pour la terre promise celui-ci. Les deux sœurs Stern avaient respectivement 10 et 8 ans le jour de leur arrivée dans le port de Haïfa. Tout ce que concernait le reste de leur vie de sœurs, il n’en savait pas grand-chose, sauf qu’elles s’étaient fâchées pour une raison inconnue le jour même où il était venu rendre visite avec sa grand-mère à Hannah à Jérusalem.
Les murs étaient blanc immaculé, rien d’étonnant dans ce pays chaud. Dans la pièce principale, aucun meuble en dehors d’un lit de camp collé à un radiateur et d’une chaise à bascule sous la fenêtre à jalousie. La pièce lumineuse donnait une sensation d’espace. Dans la cuisine, une vieille table en formica, une chaise et un vaisselier quasiment vide équipaient la pièce. Jérémy monta à l’étage. Trois chambres, vides, elles aussi, excepté une vieille Singer, une armoire et une chaise dans l’une d’elles.
« Ça ne va pas être difficile de bazarder tout ça, se dit-il. Elle avait une vie un peu spartiate, la tante Hannah ! »
Il ressortit très vite, à quoi bon s’attarder ? Il commençait à faire chaud et le docteur Epelbaum essuya son front trempé de sueur. Il décida d’aller manger un morceau au centre-ville en bus, c’était impossible de se garer à Jérusalem. Le « 7 » se fit attendre, il descendait de Ramat Rahel et était quasiment vide à cette heure.
En Israël, et particulièrement à Jérusalem, tenir debout dans un bus tenait de l’exploit. Jérémy s’assit dans le premier siège venu en titubant. Il se releva prudemment pour aller payer son ticket et fut surpris de l’augmentation de celui-ci : « 5,60 shekels, c’est du vol ! s’entendit-il dire au conducteur en chemise bleue et ray-ban.
« Si ça ne te convient pas, vas-y à pied, lui répondit celui-ci impassible. »
Au fil des arrêts montaient de vieilles dames encombrées de leur caddie se rendant au souk et à qui il fallut laisser sa place. Puis se succédèrent une meute d’élèves un peu turbulente, des touristes américains volubiles et deux femmes poussant devant elles chacune un landau. L’espace se réduisait à mesure que l’on approchait de la rue piétonne. Jérémy assista aussi à une brève empoignade en russe entre deux bonshommes d’un âge certain. Enfin, il arriva rue Ben Yehuda.
La rue piétonne pleine de monde était bordée de magasins de souvenirs, d’articles liturgiques, de parfumeries dédiées aux produits de la Mer Morte, de bars et de restaurants de fallafels - à déguster dehors ou à emporter -, de comptoirs blancs vendant du yaourt glacé…
En plein milieu de la rue, un yéménite, assis sur un siège pliant, jouait du luth se moquant éperdument du brouhaha ambiant, plus loin, mais pas tellement, un russe pinçait des airs folkloriques sur sa balalaïka, et au bout de la rue, juste avant le McDonald, un jeune garçon chantaient des vieux airs du King sur une bande-son approximative.
— Ah ! Jérusalem, s’esclaffa Jérémy, toujours aussi exotique !
Il dévora un fallafel dégoulinant de techina, - un fallafel de chez Moschino, un vrai poème, - tout en consultant ses mails sur son Iphone. Le docteur avait fermé son cabinet pour la journée, il devait avoir réglé le "problème de la maison d’Hannah" avant de rentrer à Césarée ce soir.
Il rechercha des numéros de téléphone d’agences immobilières et prit rendez-vous l’après-midi même avec M. Mesguire qui, la voix claire et l’air enjoué, lui inspira immédiatement confiance.
Il reprit un bus et se dirigea vers la rue Yitzhak Ben-Zvi.
Shlomo Mesguire était un petit bonhomme replet et bourré de tics. Son officine ne ressemblait à rien, un antique ordinateur trônait sur un bureau encombré de dossiers, de restes de nourriture et de cendriers pleins. Des post-it étaient collés dans tous les coins avec des numéros de téléphone, des adresses, des noms qui ne semblaient avoir aucun lien les uns avec les autres. Jérémy, homme d’ordre et d’hygiène, se demanda comment il pouvait s’y retrouver. Un peu crasseux, le lieu n’était guère avenant. L’agent immobilier au visage gras et graisseux ne ressemblait pas à sa voix. Le docteur fut un peu déçu et douta un instant d’être arrivé au bon endroit.
— Oui, Monsieur Epelbaum, c’est bien moi que vous avez eu au téléphone tout à l’heure, un bien à Jérusalem-même, du côté de Talpiot, ça ne se refuse pas dans un portefeuille comme le mien, j’aurais préféré le même à Baka, plus animé, plus commerçant, enfin vous voyez…
Jérémy ne voyait pas, mais faisait confiance, malgré tout, au bonhomme qui avait l’air de connaître son affaire.
— La surface ? Ah non, je ne connais pas la surface exacte. Tout ce que je peux vous dire c’est que la maison comporte un grand séjour et trois chambres à l’étage.
Était-ce de plaisir ? Shlomo Mesguire alluma une blonde israélienne et souffla une longue bouffée de fumée que Jérémy reçu en pleine figure. Il toussota et repris :
— Elle est sur deux étages avec un modeste jardin, séparée de la maison voisine par un petit passage sans voitures, la rue est très calme. Que puis-je vous dire d’autre ?
L’agent immobilier évalua grossièrement - à vue de nez - la maison, Jérémy lui laissa les clefs et signa un mandat d’exclusivité et les deux hommes se serrèrent la main.
— Promis, dis Mesguire, je vous donne des nouvelles dans deux ou trois jours.
Lorsque le médecin arriva chez lui le soir-même à Césarée après une longue route en autocar, il eut le sentiment du devoir accompli. Il se promit de prendre quelques jours de repos dès que la maison serait vendue. Le temps devenait très chaud et il avait envie d’un peu de fraîcheur, pourquoi pas la Suisse, se dit-il, la Suisse et ses montagnes, et son calme et ses autobus sans secousses, la courtoisie de sa population, la propreté de ses rues, la nonchalance de son lac et l'égal calme plat de son éternelle neutralité !
Le surlendemain, il reçut un appel de Moshé Mesguire qui lui annonça avoir deux clients potentiels : un couple de jeunes mariés et une vieille femme accompagnée de sa fille et de son petit-fils, un adolescent de 16 ans.
— Mais il faut que je vous dise, déclara-t-il à Jérémy, le jeune couple n’est pas sûr d’obtenir les prêts de leur banque, quant à la dame âgée et sa famille… et bien ils sont Russes.
— Oui, et alors s’ils sont Russes ? demanda le docteur.
— Certaines personnes, vous savez…, enfin il y en a qui n’aiment pas beaucoup les Russes…
— Je me moque royalement qu’ils soient Russes, Philippins, Yéménites ou je ne sais quoi encore, ce que je veux, c’est me débarrasser de la maison le plus vite possible et au meilleur prix.
— Soit, répondit Mesguire, dans ce cas je les vois demain et je vous tiens au courant.
Mesguire refit visiter la maison une dernière fois à Issidora Zadourovna, à sa fille Ielena et son petit-fils. La vieille dame était plantureuse et callipyge. Le courtier se demanda un instant si son formidable postérieur allait pouvoir passer le portail de bois du jardin. Il les devança pour ouvrir la porte d’entrée et ils le suivirent en file indienne, par ordre d’âge, de taille et de poids.
— Inutile de revisiter maison, commença la vieille Russe dans un hébreu hésitant, elle nous convenir très bien.
— Et comme nous savons que le jeune couple avec lequel nous étions en concurrence n’a pas eu son prêt, il va de soi que la maison nous est acquise, continua la jeune femme qui, manifestement, maîtrisait mieux la langue.
Mesguire se défendit, il ignorait qu’elles étaient au courant pour les jeunes mariés qui avaient sa préférence, mais visiblement pas celle de la banque.
— Vous savez, chère Madame, la loi m’y oblige. Mais puisque tout est en ordre, nous passerons donc à mon cabinet afin de signer le compromis de vente…
— Pas nous signer, l’arrêta la grosse babouchka, mon fils venir, adoni, lui signer pour nous, lui payer pour nous…
— Ah bon ? demanda Mesguire pour le moins circonspect. Je pensais…
— C’est un cadeau que nous fait mon frère à ma mère et à moi, l’éclaira Ielena, il pense qu’après avoir tant souffert en Russie, ma mère avait droit à une belle maison et à une vie tranquille.
— Mais… mais c’est tout à son honneur, reprit Mesguire légèrement embarrassé, il n’y a rien de plus précieux au monde pour un homme que sa mère.
Il lança un regard au jeune garçon avec un sourire forcé, cherchant son approbation. Mais celui-ci gardait un visage fermé et les poings dans les poches.
— Enfin, il me faudra des garanties bancaires de la part de votre fils, enfin, vous comprenez…
— Pas besoin, reprit la vieille dame, mon fils payer cash.
Elle accompagna le mot d’un geste de la main significatif.
— Cash ? Le courtier ne put empêcher un petit sifflement admiratif, son côté boutiquier. Comment ça, cash ? C’est une sacrée somme et…
— Cash et en dollars, le rassura la jeune mère, mon frère a les moyens.
— Soit, alors rendez-vous demain 14 h dans mes bureaux avec votre fils… enfin, frère je veux dire.
La "Russie" monta dans le 7 en direction de la Tahana merkazit, visiblement, elle n’habitait pas, pour le moment, Jérusalem.
En démarrant sa Mitsubishi, Mesguire ne se sentait pas serein. Ne s’était-il pas précipité pour vendre cette maison ? Après tout, quelques jours de plus et il aurait certainement eu d’autres clients à se mettre sous la dent. Cette histoire de « cash » ne lui semblait pas très… casher !
14 h tapantes, Mesguire attendait assis à son bureau, tapotant distraitement sur son clavier d’ordinateur. Keren, sa jeune nièce à qui il avait demandé de venir jouer la secrétaire, mâchait un chewing-gum, les écouteurs de don iPhone cloués aux oreilles. Elle se trémoussait tout en feuilletant un magazine. Une aubaine pour elle : en permission de l’armée pour quelques jours, l’oncle Samy lui avait promis quelques shekels en échange de sa présence. Il tenait à ce que le riche client russe pense qu’il avait une secrétaire. Question de crédibilité.
À 14 h 10, on sonna à la porte.
— Keren ! cria Mesguire, Keren !
La jeune fille n’entendait rien et pour cause, Wiz Kalifha lui hurlait dans les oreilles. Le courtier se leva et un peu excédé tapa sur l’épaule de sa nièce.
— Keren, la porte ! C’est bien la peine que je te demande de venir pour…
— Ca va, répondit la jeune mélomane, j’y vais, inutile de t’énerver, tonton !
— Je t’ai déjà demandé de ne pas m’appeler « tonton », tu me donneras du « Monsieur Mesguire » quand je serai en rendez-vous. Allez, file ouvrir ! Mais attends donc que je sois retourné dans mon bureau, enfin !
Il tourna les talons en râlant contre la jeunesse et reprit place derrière sa table de travail, affichant un air absorbé.
La vieille dame et sa fille se tenaient devant la porte que Keren venait d’ouvrir.
— Votre rendez-vous, Monsieur Mesguire, annonça-t-elle.
— Merci, Keren, vous pouvez disposer.
Puis, s’adressant aux deux femmes :
— Bienvenue dans mon humble bureau, souhaitons que nous allons y faire de bonnes affaires et signer un compromis de vente aujourd’hui même ! Mais, monsieur votre fils, frère ne vous a pas accompagnées ?
— Non, répondit Ielena, il va probablement arriver bientôt, une affaire l’a retardé.
Mesguire ne voulait même pas savoir quel genre d’affaires le bonhomme pouvait bien traiter.
— Bien, bien, asseyez-vous, je vais demander à Keren de nous servir des boissons. Café, jus de fruit… ?
-Vodka ? demanda Issidora Zadourovna.
— Ah non, je n’ai pas ça dans mon bureau, répondit le courtier embarrassé, mais si vous voulez, il doit me rester un doigt d’arak…
— Va pour arak, répondit la vieille Russe.
Keren apporta avec un peu de mauvaise grâce un plateau sur lequel elle avait posé trois petits verres qu’elle avait pris soin de dépoussiérer en crachant dedans.
Issidora avala d’un coup sec son arak et un petit silence gêné s’installa. Heureusement, la sonnette retentit à nouveau.
— Certainement mon frère, prophétisa Ielena.
Et comme Keren tardait à introduire le visiteur, Mesguire s’excusa un instant auprès de ses clientes. Lorsqu’il ouvrit la porte de l’antichambre, il resta un instant pétrifié par le spectacle : un type brun d’une quarantaine d’années bien tassées, grand et plutôt élégant, tenait sa nièce par le menton. Et celle-ci souriait niaisement, sous le charme du bonhomme.
Le courtier furibond se racla la gorge.
— Mais, tonton, il connaît Wiz Kalifha…
— Ton… ? Enfin, Keren, faites entrer monsieur !
Dès qu’il mit un pied dans le bureau, le jeune homme ouvrit les bras :
—Mama ! Mamouchka ! Et Ielena, tu es là toi aussi !
De grandes embrassades s’en suivirent qui mirent davantage Mesguire mal à l'aise.
— Voilà, voilà, nous sommes tous très contents de vous voir, monsieur ?
— Zadouroff, Evgeni Zadouroff ! s’exclama le Russe, enfin ici c’est plutôt Itzaak Zadouroff.
— Enchanté, monsieur Zadouroff, nous vous attendions pour signer la promesse…
— Evgeni Zadouroff tient toujours ses promesses camarade, quelle qu’elle soit, l’interrompit le jeune homme l’air soudain menaçant.
Puis voyant Mesguire blêmir, il reprit dans un rire tonitruant :
— Je plaisante mon ami, je plaisante, je sais que nous allons signer la promesse de vente. J’ai laissé quelques affaires en friche exprès pour ça. Elle ne le mérite pas, ma belle mamouchka, cette jolie maison à Jérusalem ?
— Si si… certainement, répondit le courtier de plus en plus embarrassé. Il en avait connu des gens démonstratifs - tiens, cette famille de Français sépharades à qui il avait vendu un deux pièces-cuisine tout à fait insalubre -, mais des comme ceux-là, c’était la première fois.
La « mamouchka » avait rosi de plaisir devant les compliments de son fils – ou sous l’effet de l’arak -, elle ricanait béatement. C’est Ielena qui les ramena tous à la réalité.
— Alors, on le signe, ce papier ? Il y en a qui ont d’autres choses à faire ici !
— Madame a raison, intervint Mesguire, signons, signons. J’ai tout préparé ici même.
Et pendant qu’Evgeni-Itzaak Zadouroff signait le papier, Mesguire aperçut sur son avant-bras un tatouage inquiétant représentant une tête de mort dont les orbites vides étaient traversées par un serpent à sonnettes. Le Russe, intelligent et affuté, se rendit compte de l’effet de la marque qui ornait son bras sur le courtier.
— Toi, ne t’inquiète pas de ça, camarade, on me l’a fait alors que j’étais ivre mort en Afghanistan en 1989, après avoir tué quelques Talibans à mains nues.
— Ohhhh ! Mais je ne suis pas inquiet, répondit Mesguire, qui puait la peur.
Zadouroff se frotta les mains, l’air fort satisfait de sa transaction.
— Maintenant, camarade, il faut que tu nous indiques un bon notaire pour conclure définitivement l’affaire.
— Rien de plus simple, répondit Mesguire à deux doigts de l’infarctus.
Maître Misraï, notaire de son état, raccrocha son téléphone. Il regarda Zena, sa femme qui travaillait à ses côtés :
— C’est pas possible, non mais c’est pas possible ! Tu sais cette maison, rue Leib Yaffé, c’est comme un chewing-gum collé à la semelle d’une chaussure, je n’arrive pas à m’en débarrasser !
Pourtant, la signature de l’acte final à l’étude de maître Misraï se déroula bien, même si la personnalité trouble de Zadouroff avait inquiété le pauvre notaire plutôt habitué aux successions calmes. Jérémie Epelbaum avait fait le voyage depuis Césarée et était tombé des nues devant la masse de dollars qu’avait étalée devant lui le Russe.
La poignée de main entre le vendeur et l’acheteur avait été virile.
— Je suis heureux que tout se soit passé sans encombre, lui avoua le docteur Epelbaum en se massant discrètement la main.
— Mamouchka va être très contente, répondit Zadouroff en frottant les siennes l’une contre l’autre.
Maître Misraï remit les clefs au nouveau propriétaire qui souriaient de toutes ses dents, dont la plupart étaient en or.
— Puis-je tout de même vous poser une question ? lui demanda le notaire en prenant congé.
— Posez, posez ! Chez moi, on dit : « Aux questions indiscrètes, réponds par un mensonge », dit Zadouroff dans un grand rire.
— Pourquoi avez-vous tenu à payer en argent liquide ?
— C’est simple, reprit le Russe, blanchiment d’argent !
Misraï manqua s’étrangler :
— Blan…
— Mais non, voyons, je plaisante ! J’ai fait un héritage…
— Une personne… proche ?
— Oui, proche, un peu trop proche, répondit Zasouroff en plissant les yeux, l’air tout à fait sérieux.
— Une… une mort… brutale ?
— Très brutale ! Mais je ne pense pas que vous aimeriez en savoir plus.
— En effet, s’excusa presque le notaire en serrant un peu mollement la main tendue.
La première chose qu’entreprit Issidora Zadourovna en prenant possession du 9-11 rue Leib Yaffé fut de couper le citronnier. Cet arbre était là depuis la construction de la maison et le jardinier qui s’en occupa eut un mal fou à le déraciner. Il avait été le refuge des colibris et autres oiseaux du voisinage lorsque l’hiver était rude, et il l’était souvent à Jérusalem. Ce citronnier faisait partie de la vie de la rue, les voisines d’Hannah avaient l’habitude de cueillir des fruits sans même en demander l’autorisation à la propriétaire, celle-ci les laissait faire avec plaisir, sa barrière était rarement fermée et les cuisinières le savaient bien lorsqu’elles avaient besoin de citron pour assaisonner leurs salades du shabbat.
La « mamouchka » le trouvait, elle, trop encombrant. Elle fit arracher également les herbes aromatiques qu’Hannah faisait amoureusement pousser : menthe, persil, coriandre, basilic qui faisaient le bonheur des chats du coin. Trop d’entretien, trop de travail ! La vieille Russe, sur les conseils de son taciturne de petit-fils, avait décidé de redessiner les lieux. Rapidement, on installa un jacuzzi, au grand dam des religieux du quartier représentés par le rabbin du haut de la rue.
Le samedi à la synagogue, les langues se délièrent :
— Alors, monsieur le rabbin, vous les avez vus les nouveaux propriétaires ? Vous leur avez parlé de cette piscine, enfin il paraît que ça s’appelle jacuzzi (c’est que m’a dit ma petite-fille), enfin cette chose en plein milieu du jardin d’Hanna, au vu de tous ? demanda Rosa.
Le rabbin tentait de temporiser de la main.
— Oui, monsieur le rabbin, vous leur avez dit que c’était indécent de s’exhiber ainsi, quasiment dans la rue en maillot de bain ? reprit Shoshana.
— Calmez-vous, calmez-vous, mesdames, répondit le rabbin aussi sereinement qu’il le pouvait. Je suis allé rendre visite à cette famille, et soit dit entre parenthèses, Rosa, ce n’est plus le jardin d’Hannah depuis que son petit-neveu a vendu la maison.
Il caressa sa longue barbe poivre et sel et reprit :
— Ils sont sympathiques, du reste, ce sont deux femmes seules et un jeune adolescent. La moindre des choses, c’est de les accueillir au sein de notre communauté en toute amitié. Nous ne savons rien d’eux…
— Justement ! reprit Rosa, les deux points sur ses hanches grassouillettes, nous ne savons rien d’eux, comme vous dites, monsieur le rabbin.
— Oui mais le jacuzzi, ajouta Shoshana en redressant sa perruque un peu de guingois, vous leur avez parlé du jacuzzi ?
— Oui, mais non, répondit le rabbin embarrassé, la plus jeune des deux dames Zadourovna m’a dit textuellement : « Avec le respect que nous vous devons, monsieur le rabbin, nous sommes ici chez nous et par conséquent, chez nous, nous faisons ce qui nous plait ! En toute légalité, bien sûr, et si cela choque vos ouailles, elles n’ont qu’à fermer les yeux en passant devant chez nous ».
— Seigneur tout puissant ! s’exclama Shoshana Greenberg, que Dieu nous protège des scélérats !
— Quand je pense que nous nous plaignions des habitudes bizarres d’Hannah Stern, ajouta Rosa Steinsaltz. Oye ! Ma grand-mère disait juste : on sait ce qu’on perd, mais on ne sait pas ce qu’on va trouver !
— Et qui peut nous affirmer que cette femme n’est pas une prostituée ou pire encore ?
Le rabbin Rosenfeld avait du mal à imaginer ce qu’il pouvait y avoir de « pire encore ».
C’était plutôt un brave type. 75 kilos de muscles et une certaine élégance : ce n’est pas parce qu’on est un homme de Dieu qu’on doit se négliger. Il considérait son métier non pas comme un travail ennuyeux et dogmatique, mais lorsqu’il montait en chair et qu’il sortait les rouleaux de la Thora, il lui arrivait parfois de s’imaginer sur une scène de théâtre, un théâtre divin, certes, mais un théâtre quand même. Il devait donner le meilleur de lui-même à ses fidèles venus l’écouter. D’ailleurs, il possédait une belle voix et tenait à la faire entendre. Lorsqu’il officiait, les murs de la synagogue vibraient des chants religieux, et le cœur de ses ouailles s’emplissait de joie. Pour un bon chanteur, le rabbin Rosenfeld était un bon chanteur. Secrètement, il avait une passion pour l’opérette et il entonnait dans la solitude de sa salle de bain des airs de Luis Mariano avec un accent yiddish à couper au couteau. Dans sa bouche, La Belle de Cadix devenait La Belle de kaddish et L’Amour, qui comme chacun sait, est un bouquet de violettes se transformait en un bouquet de « fioledes ». Plutôt ouvert aux idées nouvelles et aux mœurs modernes, il devait toutefois prendre en compte l’avis souvent conservateur de ses ouailles. Sans compter son épouse, la rabbinou(Suissesse-Allemande,) une femme à l’allure longue et maigre, et très à cheval sur les convenances.
Comment allait-il régler ce problème de jacuzzi ? Il se plongea dans quelques-uns de ses livres pieux, étudia le Choulhan Aroukh, dans lequel, bien souvent, il avait trouvé des réponses à des questions profanes les plus ardues. Mais là, rien, il n’était question nulle part de jacuzzi ou de quelque chose d’approchant.
Il décida d’attendre encore une petite semaine pour voir comment la situation allait évoluer et surtout pour savoir si la colère de ses fidèles serait calmée le shabbat suivant.
Le hasard ne lui laissa pas de répit. Sa femme non plus. Il manquait toujours un fruit, un légume, un morceau de viande ou de fromage pour nourrir les pauvres qu’elle s’ingéniait à prendre sous son aile. « La mitzva ! », disait-elle avec son accent allemand en levant un index sentencieux. Son salut dans l’autre monde dépendait, pensait-elle, de la quantité de nourriture qu’elle aurait, de son vivant, offert aux pauvres du quartier de Tal Piot. Et le rabbin Rosenfeld était largement mis à contribution. C’était lui qui courrait au marché et rentrait ployant sous les kilos de poivrons, de pommes de terre, de figues ou de raisins. Lorsque la rabbinou lui intima l’ordre, parce qu’elle était autoritaire, de lui acheter des mangues - il les lui fallait absolument -, il passa par la maison de la vieille Hannah comme il continuait à l’appeler. Issadora était dans le jardin, fumant une cigarette installée dans un fauteuil de toile. Il hésita toutefois à la héler, puis se jeta à l’eau, après tout, il faudra bien que la question du jaccusi se règle. Il ne savait pas vraiment comment l’aborder, puis une idée de génie lui traversa le cerveau.
— Boker tov, Issadora Zadourovna, tout va comme vous voulez ?
— Ca va rabbin, ça va, je profite du beau temps comme vous le voyez.
En fait, il la regardait un peu en biais à cause de l’indécence de son maillot de bain.
— Je… enfin ma femme la rabbinou et moi-même, serions ravis de vous avoir à dîner pour le shabbat, vous et votre famille.
Elle ne s’attendait pas à celle-là, la jeune Russe lézardant au soleil.
— Hé bien, pourquoi pas, répondit-elle poliment au rabbin, il faut que j’en parle à ma mère et à mon fils, mais ce serait une excellente idée !
Rendez-vous fut pris pour le shabbat suivant. Ce à quoi ne s’attendait pas le rabbin, c’était la réaction de sa femme.
Elle râla bien un peu au début, histoire de montrer qui était la patronne, puis elle se radoucit en affirmant « qu’après tout, toute créature de Dieu avait bien le droit d’avoir sa place à la table du rabbin de la communauté ». Rosenfeld n’en revenait pas. Elle qui faisait des histoires pour un oui ou pour un non, elle avait accepté un peu trop rapidement à son goût. Que pouvait bien cacher une telle sollicitude pour une famille que, quelques jours plus tôt, elle avait traitée de « mécréants » ?
Le vendredi soir venu, le rabbin n’en menait pas large, et même s’il avait récité ses prières à la shoule comme à l’habitude, son esprit n’arrêtait pas de vagabonder et d’échafauder des scénarios catastrophes. Qu’avait-il fait en invitant cette Russe !
Lorsqu’il rentra de la synagogue, une table splendide était dressée, la rabbinou avait mis les petits plats dans les grands. Les habitués étaient là, prenant l’apéritif en attendant le festin. Ça sentait dans toute la maison l’odeur des gefilte fish et la friture. Une des petites tables de la cuisine croulait littéralement sous une quantité impressionnante de gâteaux – parvés comme il se doit.
La rabbinou semblait même joyeuse, et Rosenfeld s’étonna un peu qu’elle ne fît aucune réflexion sur le fait que la famille Zadouroff n’ait pas assisté à l’office. Tout cela était très inquiétant, mais il attendait de voir. La porte sonna et tout le monde se figea. Qui pouvait bien oser actionner la sonnette (électrique) un soir de shabbat ? Qui pouvait à ce point être si peu respectueux de la demeure d’un rabbin et enfreindre un commandement majeur en sonnant à sa propre porte ?
La rabbinou avait blêmi. « Les ennuis commencent, pensa son époux. »
Elle alla ouvrir la porte comme si de rien n’était. Dans son encadrement se tenaient les deux femmes russes et le fils d’Issadora, les écouteurs de son iPhone enfoncé dans les oreilles. Dans la maison, on entendait une mouche voler, chacun attendait la réaction éruptive de la rabbinou Rosenfeld. Mais celle-ci retrouva rapidement son sourire.
-Vous voilà, quel plaisir de vous recevoir, lança-t-elle aux nouveaux arrivants ! Votre venue est une bénédiction !
S’il y a bien une chose à laquelle personne ne s’attendait, c’était bien à cette attitude.
-Entrez donc, nous vous attendions pour le kiddoush et pour dîner.
Elle prit les veste et gilets et s’empara, presque en le lui arrachant, du baladeur que le fils n’avait pas l’air de vouloir lâcher.
« Ça cache quelque chose, se dit le rabbin en frémissant, quelque chose de grave. Ça va exploser au moment où on ne s’y attendra pas ! »
Les participants saluèrent du bout des lèvres la famille russe et chacun s’attabla en jetant des regards en coin. On prévoyait une catastrophe imminente.
Mais rien ne vint. Le rabbin récita la prière du vendredi soir, remerciant le Seigneur de s’être reposé au septième jour. On but le vin consacré, dans les hallotes on coupa pour chacun un motsi qu’on trempa dans le sel. On se souhaita un « shabbat shalom » et on s’assit pour prendre le repas.
La rabbinou s’éclipsa dans la cuisine pour servir le repas. Son époux la suivit, de plus en plus intrigué.
-J’avoue, Chochana bien-aimée, que je ne comprends pas ton attitude.
-Alors quoi ? Tu n’es pas content ? Tu invites des personnes qu’ici personne n’apprécie, je leur fais bonne figure et tu n’es pas content ?
Craignant de la faire exploser, le rabbin répondit :
-Bien sûr que je suis content ma Chochana adorée, je suis juste un peu surpris de…
-Vois-tu, grand benêt, je vais t’expliquer, puisqu’il faut que je t’explique tout : j’ai un grand dessein ! Je vais ramener ces brebis égarées sur le bon chemin, le chemin de la foi.
Rosenfeld ouvrit grand ses yeux et la bouche. Il s’attendait toujours à des surprises avec sa femme, mais pas à ce qu’elle fasse son travail à sa place.
Chochana fut très courtoise avec ses hôtes russes, elle leur expliqua moult symboliques sur le shabbat, leur prodigua les recommandations pour la cashérisation de leur viande, la séparation de la vaisselle qui servirait aux aliments carnés de celle dans laquelle elles mangeraient et cuisineraient tout ce qui était à base de lait… Tout était à faire dans leur éducation judaïque, et finalement, cela ne lui déplaisait pas.
Les Zadouroff écoutaient poliment, acquiesçaient courtoisement. Tard dans la soirée, chacun prit congé du rabbin et de sa femme. Après tout, ce ne fut pas un si mauvais shabbat que ça !
-Tu vois, fit constater Chochana à son époux, ça s’est bien passé ! Je suis sûre que dorénavant ces femmes et leur jeune garçon suivront les préceptes.
A peine avait-elle fini de prononcer ces paroles qu’un brouhaha monta de la maison d’Hanna. La rabbinou en robe de chambre sortit sur le perron de sa maison, craignant elle ne savait quelle accident, c’est qu’elle avait charge d’âmes à présent ! Mais plus elle approchait et plus son sang se glaçait dans ses veines. Dans l’allée, elle croisa Rosa Steinsaltz et Dina Appenfeld, toutes deux aussi intriguées qu’elle. C’est au pied de la maison qu’elles comprirent : toutes lumières allumées, les deux femmes et leur fils chantaient sur un air russe à l'accordéon.
-Oye ! s’exclama Chochana dépitée, tout cela pour rien, tout ce mal que je me suis donné et elles n’ont rien compris !
Plus décidée que jamais, elle poussa le petit portail de bois et entra dans la maison en faisant claquer la porte. Le jeune garçon jouait de l’accordéon et les deux femmes dansaient, l’une une bouteille de vodka à la main, l’autre une cigarette à la bouche.
-Vous… vous n’avez rien retenu de ce que je vous ai dit : on n’allume pas les lumières, on ne fume pas pendant le shabbat !
Elle arracha violemment la bouteille de la main de la vieille dame et écrasa la cigarette d’Issadora d’un talon vengeur.
-Vous commencez à nous casser les pieds, et je reste polie ! lança cette dernière.
-Oui, renchérit son rejeton, moi j’aurais dit qu’elle nous casse les coui…
Sa mère le regarda d’un air sévère et il se tut.
La rabbinou la regardait fixement, allait-elle éclater brutalement comme elle en avait l’habitude ? Ses colères étaient célèbres dans le quartier. Issadora prit les devants.
-Madame la rabbinou, depuis que nous sommes arrivés, quoi que nous fassions, quoi que nous disions, rien ne vous convient ! Sommes-nous si insultants à vos yeux que cela ? Sommes-nous des animaux pour que vous nous traitiez ainsi ? N’avons-nous pas le droit à nos coutumes et nos habitudes ? Sommes-nous obligés de vivre comme vous pour nous faire accepter de vous ? Devons-nous oublier d’où nous venons et ce que nous sommes pour que vous daigniez nous laisser vivre en paix ? Nous avons beaucoup apprécié votre invitation, nous avons passé une très bonne soirée, mais à présent que nous sommes chez nous, laissez-nous faire à notre guise. Ma mère a un goût prononcé pour la vodka ? Mon fils pour le heavy metal et moi j’aime fumer ? Eh quoi ? Pensez-vous être si bien que ça avec votre esprit étriqué et vos convictions infaillibles. Vous, madame la rabbinou, ne voyez-vous pas que vous tyrannisez votre époux qui veille sur ses ouailles en bon pasteur, mais meurt de peur dès que vous ouvrez la bouche ? Et vous Rosa Steinsaltz, vous marchez sur vos jupes tant elles sont longues, vous pensez que Dieu vous est reconnaissant de vous attifer comme si vous habitiez dans un shtetel. Quant à vous Dina Appenfeld, vous ne vous lavez que lorsque vous allez au mikvé, c'est-à-dire une fois par mois, pensez-vous vraiment que l’odeur nauséabonde que vous trainez derrière vous sied au Seigneur ? Si notre jaccusi dérange tant votre vue, nous mettrons une palissade qui nous cachera de vos chastes yeux. D’ailleurs, chère Dina, vous pouvez l’utiliser quand bon vous semblera, le quartier ne s’en portera que mieux !
Les trois femmes, tête couverte et en robe de chambre, n’en croyaient pas leurs oreilles ! Dina cherchait ses mots pour répondre quelque chose de cinglant, mais rien ne lui vint. C’est la rabbinou qui prit la parole.
-Vous n’avez pas tort, Issadora, peut-être devrions-nous revoir nos jugements et être plus indulgents envers les autres. Chère Dina, dit-elle en se retournant vers celle-ci, elle a raison, vous puez et il est bon que quelqu’un vous le dise !
Il arriva que quelques temps plus tard, qu’au 9-11 de la rue Leib Yaffé, on entendit des rires de femmes s’élever derrière la palissade de bois cachant à la vue des passants le jacusi de la famille Zadouroff. C’était souvent le jeudi lorsque le jeune Yakkov était en cours au lycée et que ces dames du bas de la rue n’avaient pas encore le shabbat à préparer. Il y avait là Issadora, Chochana la rabbinou, Dina Appenfeld, Rosa Steinsaltz... Et elles riaient, elles riaient…
C’était bien après que la vieille Hannah a quitté la maison.
très bon début ! Shalom !
Boker tov Cat (ça veut dire bonne matinée, je me la pète, mais c'est un des rares mots que je connais en hébreu !), je continue l'histoire inspirée d'une nuit à Jérusalem...
Ça y est, on tient notre nouveau feuilleton (avec la torche de Patrick). En effet, ça part pas mal, mais ça manque encore furieusement de fluidité. Bah, ça viendra ! J'espère qu'il y aura encore des chats. Ils me paraissent très intéressants...
Oui oui, ça manque de fluidité, mais j'avance quand même quitte à réécrire après... (les chats, les chats... seront un fil conducteur, on ne peut pas parler de Jérusalem sans parler des chats hihi)
le feuilleton...je visionne un film devant moi...Encore ! encore !!!
Et alooooooors ?
(Tu n'es pas en train d'utiliser, pour tes dialogues, des traits d'union qu'on va mettre trois plombes à virer, au final ? Solution, au cas où, les remplacer par des doubles : "--" ou par n'importe quel signe typo qui ne fasse pas confusion avec un autre, utilisé dans le corps du texte... Je sais pas moi : ☻ par exemple. Mouhahahah ! )
et corrigé (tous) les tirets de dialogue... pff du boulot par cette chaleur !
Suspenssss !
dit elle en russe et en casher !
Tu as décidé de nous torturer. J'ai bien compris.
Hihi ! Ca avance, ça avance ! Juste je ne suis pas sûre qu'à le lire haché comme ça on puisse vraiment suivre (se souvenir par exemple que Misraï était le notaire du début...)
c'est prenant e tout cas !
des éspérités par ci par là , faudra tout relire une fois fini !!!
Voilà qui rebondit joliement !
savoir que certaines femmes pieuses mettent une perruque pour ne pas faire voir leurs vrais cheveux ou la raie je ne sais plus mais POURQUOI ça offense Dieu ? Quelle est la raison de cette perruque stp ?
Et hop ! Je vois que je ne t'ai même pas répondu. En fait, je pense que c'est exactement ça, elles doivent être humbles et ne pas montrer leurs cheveux à un autre qu'à leur époux et comme on sait que la chevelure est considérée comme la parure la plus sensuelle de la femme par certains...
... elles peuvent montrer leurs cheveux à n'importe qui, à condition que ce ne soit pas les leurs, d'où la perruque ? (Au secours ! Prière : cher Dieu, préservez moi de la religion !)
que ça avance et moi je suis en retard
reviendrai lire tout ça de près !
ça s'est passé comment le repas ???
Je vais viendre lire : )
ce soir !
la suite ! la suite !
Tu penses finir ? Bon, d'accord, il reste un petit mois, mais... le temps passe vite !
Ouiche, il faut que je termine...
Oye ! ça y est j'ai fini ! beaucoup de travail en perspective !
C'est la fin un peu "plate" qui me dérange un peu. Faudrait boucler avec les chats, ou le jardin , non ?
j'avoue, je l'ai baclée la fin, mais je suis en train de retravailler le texte à la lumière de tes commentaires.
Et voili et voilou !
Super ! Je suis toujours contre la dernière phrase, mais on verra ça un autre jour. Je te me copie colle tout ça dans la compile et hop ! Merci MiKla.
Ouf j'ai enfin lu tout ton texte MiKla, honte à moi je n'arrive pas à lire d'une traite sur l'ordi les textes un peu longs
je dois donc mettre un marque-page, fermer l'ordi et retrouver la page ensuite...
mais c'est fait
c'est gouleyant tes descriptions, j'adore ! C'est drôle, vivant, on a envie de voir les images, comme une bonne série télé avec ses ambiances et ses personnages pittoresques !
la dernière phrase je ne suis pas sûre de la comprendre vraiment. J'y entends ( et ça me va) que l'âme et la présence d'Hannah ont attendu ce moment pour laisser libre la maison pour de nouveaux habitants ?
Laure et tu as parfaitement compris la dernière phrase, mais comme Jimidi ne l'aime pas, je vais réfléchir à la tourner autrement !
Scribulations
Petit début de nouvelle à continuer... ce n'est qu'un premier jet
MiKla